Education Nationale

Interview : enseigner pour rendre les enfants heureux d'apprendre

A l'association, nous invitons régulièrement les enseignants des enfants suivis dans les Ateliers. Quand ces professeurs viennent, c'est sur leur temps libre. Tous ont la même envie : trouver des pistes pour réussir à devenir l'enseignant de ces élèves autistes auprès desquels ils se sentent inutiles. Autant vous dire que ce sont des passionnés de pédagogie que nous rencontrons à chaque fois.

Monica Chavez fait partie de ces enseignants. L'année dernière, elle scolarisait dans sa classe un garçon de 9 ans, non verbal, très loin d'un niveau de CE2. En discutant à bâtons rompus lors de notre première rencontre, elle nous a avoué qu'elle devait sa reconversion dans l'enseignement à son envie de "rendre tous les enfants heureux d'apprendre." On s'est dit que ça allait bien se passer... et en effet, ça s'est bien passé !

 

Pouvez-vous vous présenter ? Quel est votre métier et depuis quand l’exercez-vous ?

Je suis Monica Chaves, j’ai 39 ans. Je suis professeur des écoles depuis 6 ans.

 

Aviez-vous un objectif ou une envie spécifique quand vous êtes devenue enseignante ?

Lorsque j’ai passé le concours, je souhaitais, de manière candide diront certains, transmettre les savoirs fondamentaux afin de donner aux futurs adultes la possibilité d’être libres et autonomes.

 

A quelle occasion avez-vous eu à travailler avec l’association AE95 ?

Un de mes élèves suivait un cursus au sein d'Autisme Ensemble 95 l’année dernière. J’ai souhaité en savoir plus sur les modalités de prise en charge de ses besoins spécifiques.

 

Avec quels professionnels de l’association avez-vous travaillé ?

J’ai travaillé avec Emmanuelle Champromis son AESH formée par l'association ainsi qu’avec Vanessa Riesgo psychologue ABA superviseur. J’ai également pu observer des séances menées par les éducateurs avec différents élèves suivis au sein du dispositif Atelier Bleu d'AE95 à Pontoise.

 

Qu’est-ce que cela change d’avoir une AESH formée ?

Cela change tout.

Entre le professeur des écoles et l’AESH, nous sommes plus sur une base de co-intervention face à l’élève. Ce double regard permet une prise de recul plus importante et de fait un réajustement plus rapide sur les différentes variables à mettre en place.

Entre le PE et l’élève la connaissance de cette méthode de travail permet d’entrer en communication plus efficacement et de fixer des objectifs d’apprentissage plus en adéquation avec les possibilités de l’enfant.

 

A quoi sert le psychologue superviseur ?

A évaluer. Non pas dans le sens péjoratif du terme, non pas en tant que sanction, plutôt comme une évaluation formative. Elle venait en classe afin d’observer les séances, à la suite de quoi nous prenions quelques minutes afin de discuter. Nos échanges permettaient de nous appuyer sur des observations concrètes pour permettre une amélioration de la prise en charge, le tout avec bienveillance envers chacun.

 

Est-ce que cette manière de travailler parle à un enseignant ?

En tout cas pour moi, ça l’a été. Cette manière de travailler m’a permis de passer de la théorie à la pratique. On est dans le concret avec une procédure, des outils, des évaluations détaillées qui permettent de moduler et de noter les progrès de l’enfant.

Certains disent que ce type de dispositif très spécialisé éloigne l’élève de l’enseignant. Qu’en pensez-vous ?

Je pense le contraire. L’élève que je suivais l’année dernière était non verbal et cette manière de travailler m’a permis d’entrer en contact avec lui de manière structurée.

 

Combien de temps était-il scolarisé par semaine ?

Il était en classe trois demi-journées par semaine, une matinée et deux après-midis.

 

Avait-il un niveau un peu décalé mais relativement proche de celui des autres élèves ?

Le niveau était en décalage très important avec celui de la classe. La difficulté consistait à trouver des apprentissages qui faisaient sens pour lui au milieu des autres.

 

Pensez-vous que ces scolarisations d’élèves très en décalage avec les autres ont un intérêt ?

Oui pour tous.

Cela apprend la différence, la tolérance et la bienveillance aux élèves de la classe et de l’école. Pour l'élève que je scolarisais, être en contact avec des enfants de son âge, répondre à leurs sollicitations, développer des habiletés sociales sont des compétences tout aussi importantes que l’apprentissage de la lecture ou des mathématiques.

Pour l’enseignant, rencontrer Autisme Ensemble 95 permet de découvrir une autre piste pédagogique, celle de l’analyse appliquée du comportement et de développer ainsi la palette de ses connaissances.

 

L’école est maintenant inclusive. Comment gère-t-on en même temps des élèves ordinaires avec des niveaux hétérogènes, des élèves en difficulté et un élève handicapé ?

Avec humilité.

C’est une question fondamentale.

Oui, on doit pouvoir offrir à chacun la possibilité d’évoluer et de progresser à son rythme. Pour cela il faut différencier, voire individualiser. Or, seule face des effectifs plus ou moins importants, c’est difficile. Alors on cherche, on lit, on s’appuie sur différentes pédagogies, on recherche les différentes variables didactiques, on joue avec les rythmes des activités pour permettre de faire avancer chaque élève.

Mais on ne peut rester seule face cet immense défi. On s’appuie sur l’équipe éducative, les familles et les associations comme AE95 si nous avons la chance de les rencontrer. Ne pas rester seul, échanger, observer ce qui se fait, tester, réajuster, mutualiser avec bienveillance et mesure sont les maîtres mots.

 

Interview réalisée par Isabelle Rolland

 

On négocie avec Autistes Sans Frontières

Très concrètement, que fait votre association au sein du réseau ASF ?

Vous le savez depuis notre première Newsletter @u fil d'AE95, votre association fait partie du réseau national ASF. 36 associations sur tout le territoire français, ce n’est pas rien. Cela donne une bonne vision de ce qui se passe dans tous les départements, notamment sur le plan de l’inclusion scolaire. Autant vous dire que nous nous plaignons souvent en région parisienne, et que nous avons bien raison d’être exigeants, mais que nous sommes bien mieux lotis que de nombreux territoires.

ASF a fait le choix depuis 2005 de mettre en place des accompagnements scolaires de qualité et supervisés.

Qu’est-ce que cela veut dire ?

  • Un éducateur accompagne l’enfant à l’école à la place de l’AESH,
  • Une fois entre chacune des vacances scolaires, le psychologue responsable du programme de l’enfant vient superviser l’éducateur en classe,
  • Si l’enfant est accompagné par un AESH et si celui-ci est d’accord, le psychologue peut également venir superviser.

Donc depuis 2005, des associations entrent dans les écoles en Île de France, alors que c’est toujours impossible en 2018 dans de nombreux Rectorats.

Avant de parler chinois, une petite mise au point semantico-éducationalistique :

  • Le Ministère de l’Education Nationale gère toute la France
  • Un Rectorat gère les DSDEN / Inspections d’Académies de chaque département
  • Une DSDEN gère ce qui se passe sur un département et a à sa tête un IA-DASEN (Inspecteur d’Académie) et, dans le domaine qui nous concerne, des IEN ASH (Inspecteurs de l’Education Nationale Adaptations Scolaires et Handicap°
  • Chaque établissement scolaire du primaire est géré par une Inspection de circonscription qui dépend de l’Inspection d’Académie. Il n’y a pas d’inspecteur de circonscription pour le secondaire.
  • (je passe sous silence le fait qu’il existe depuis 2016 des régions académiques avec des recteurs de régions académiques, de crainte de perdre de trop nombreux lecteurs…)

Besoin d'un petit schéma ?

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ASF a mis en place un Comité Scolaire, dont je fais partie avec la présidente d’ASF92. Notre rôle ? Négocier au Ministère (DGESCO… désolée ) une convention qui permettrait d’uniformiser nos actions sur tout le territoire, de faire reculer les inégalités territoriales.

Ce que j’ai appris depuis que nous sommes à ASF, c’est que le Ministère peut donner des directives, signer des conventions, mais que chaque Recteur, puis chaque IA-DASEN est libre de suivre le mouvement gouvernemental… ou pas. Ce ne sont pas des lois. Ceci revient à dire que c’est une affaire de personnes, très souvent. Trop souvent.

Qu’à cela ne tienne, le mardi 30 octobre 2018, nous avons retrouvé la DGESCO afin de poursuivre la négociation et le travail sur la mise en forme de cette convention cadre nationale.

A chaque rendez-vous, c’est aussi l’occasion de mieux faire connaître les besoins très spécifiques de nos enfants autistes et d’expliquer les blocages que nous rencontrons.

Parfois, les avancées semblent minimes et nous nous disons qu’il y a un monde entre les déclarations d’intention et la réalité. Dans ces moments-là, on repense à la situation des familles il y a 10 ans de cela : l’inclusion a progressé et ça fait du bien de le constater de plus en plus souvent. Personnellement, c’est avec une certaine fierté que je constate que mon Ministère, celui de l’Education Nationale, est sans doute l’institution qui a le plus avancé. Souvent les enseignants se sentent démunis mais finissent par trouver une réponse éducative qui correspond mieux à nos enfants autistes que ce qui leur est proposé dans le médico-social.

Rendez-vous après rendez-vous, moi j’y crois plus que jamais : l’avenir de nos enfants, c’est l’école.

Isabelle Rolland